18
— Regarde-les ! s’exclama Neboua, les mains posées de part et d’autre d’un créneau, observant les prisonniers rassemblés au pied du mur à tourelle. On pourrait penser qu’ils sont las de se battre, mais les voilà qui se querellent déjà entre eux.
Bak, du créneau voisin, considéra les deux hommes qui se hurlaient des insultes, chacun encouragé par ses partisans – des gens qui faisaient partie de la même tribu. Ce genre de comportement ne l’étonnait plus depuis longtemps.
— Hor-pen-Dechret devait avoir une langue de miel pour maintenir l’unité de cette coalition.
— Même s’il restait libre, il n’en formerait plus de sitôt. Les hommes du désert le traitent encore avec respect, car dans l’ardeur du combat il a prouvé sa valeur, cependant ils se montrent plus réservés face à ses paroles.
— Ils ont appris une leçon précieuse.
— Malheureusement, ils ont la mémoire courte.
Les deux amis suivirent la querelle dans un silence paisible, satisfaits par l’issue de la bataille de la veille. La brise du nord atténuait la chaleur du soleil matinal. Une odeur de poisson en train de sécher montait d’une terrasse, de l’autre côté de l’enceinte.
Les nomades, accablés par la défaite, s’étaient accroupis à l’ombre de la muraille ou déambulaient sur la bande de sable où ils étaient retenus captifs – l’un des rares endroits relativement plats du rocher sur lequel se dressait la forteresse d’Askout. Encerclés de gardes pour prévenir toute fuite, ils appréhendaient leur châtiment, se tourmentaient pour leur famille restée loin dans le désert. La tension était exacerbée, les sentiments à fleur de peau. Pour aviver encore leur désarroi, on avait laissé parmi eux les blessés en état de marcher, alors que les plus gravement atteints avaient été transportés à l’intérieur du fort, vers un destin inconnu.
Des voix résonnèrent sous la porte massive, puis le lieutenant Ahmosé et Amonked apparurent sur les remparts. Ce dernier, peu accoutumé aux longues échelles utilisées sur les défenses extérieures afin de couper facilement tout accès en cas d’assaut, posa le pied au sommet avec un soulagement manifeste. Ahmosé le suivit avec une agilité qui attestait de nombreuses années passées dans les garnisons de Kemet. Ils empruntèrent le large chemin de ronde pour rejoindre Bak et Neboua sur la tour imposante, qui formait l’angle le plus aigu du triangle dessiné par la forteresse.
Amonked leva son bâton de commandement pour les saluer, admira le panorama qui s’offrait à lui et sourit comme si le monde était parfait.
— Vous serez peut-être obligés de me faire descendre de cette maudite tour à l’aide d’une corde, mais la vue qu’on a d’ici est assez spectaculaire pour que l’humiliation en vaille la peine.
Son sourire jovial disparut, remplacé par le sérieux qui seyait davantage à un inspecteur. Il constata la position stratégique de la forteresse, l’immense étendue visible alentour et l’eau coulant de tous côtés – une douve fournie par les dieux. L’île n’était guère qu’un gigantesque caillou où des poches de terre supportaient des arbres, des buissons et quelques potagers conquis de haute lutte sur la nature. Un lieu facile à défendre et difficile à prendre. Pourtant, comme Bouhen et les autres forteresses du Ventre de Pierres, elle était tombée plus d’une fois par le passé quand la négligence des puissants y avait laissé des troupes affaiblies, vouées à l’abandon.
À l’ouest, sur la berge d’en face, on distinguait la caravane, réduite par la distance. Les ânes avaient quitté leur refuge et broutaient les herbes piétinées au sud du campement. Les piles de vivres et de matériel dressées telles des embûches pendant les combats avaient été redistribuées en vue de la prochaine étape, la longue marche jusqu’à Semneh.
— Avez-vous terminé, le lieutenant Horhotep et toi, inspecteur ? s’enquit Neboua.
Bak réprima un sourire. Depuis qu’il s’était battu aux côtés d’Amonked, toute trace de rancœur avait disparu chez le capitaine, et son emploi du terme « inspecteur » était une véritable marque de respect.
— Oui, et d’ailleurs je dois admettre que je suis impressionné. Bien qu’une bonne moitié de l’espace entre ces murailles soit inutilisée – un véritable dépôt d’immondices ! –, la petite troupe cantonnée ici a su tirer le meilleur parti du reste.
— Nous faisons de notre mieux, inspecteur, répondit Ahmosé d’un ton compassé.
Amonked regarda les prisonniers, tout en bas, et son sourire s’effaça.
— Qu’allons-nous faire d’eux ?
Bak interrogea Neboua d’un coup d’œil. Il ne savait si la question était sincère ou de pure forme. Le capitaine haussa les épaules, aussi perplexe que lui. Bak supposa que l’inspecteur sollicitait réellement leur avis.
— Je crois que la menace d’une coalition est éliminée pour un certain temps. Hor-pen-Dechret a perdu tout crédit. Grâce à lui, il n’est guère probable qu’un autre chef avide de richesse et de pouvoir rassemble autant de nomades que nous en avons affronté hier. Mais pendant combien de temps pouvons-nous baisser la garde ? Je ne hasarderai aucune prévision.
— Dans un proche avenir, les tribus refuseraient, intervint Neboua. Trop d’hommes sont morts ou blessés, laissant des familles seules et sans ressources. Des femmes, des enfants, des vieillards qui devront désormais être nourris par les moins démunis d’entre eux.
Amonked contemplait toujours les hommes dont il tenait le destin entre ses mains.
— En principe, nous devrions envoyer à Ouaset tous ceux qui sont en état de voyager, afin qu’ils servent la maison royale et le temple d’Amon.
— Il nous faudrait au moins une compagnie de lanciers pour les escorter durant le voyage, objecta Ahmosé. Or, nous ne pouvons les garder ici en attendant l’arrivée de renforts d’une lointaine garnison. Nous n’avons pas de vivres en surplus, et la prochaine cargaison de blé arrivera bien après les moissons à Kemet. En outre, nous n’avons rien à troquer avec les villageois pour obtenir les fruits et les légumes frais dont nous aurions besoin pour les nourrir.
La mosaïque de champs le long du fleuve inspira une idée à Amonked :
— Les captifs ne pourraient-ils aider au moment des moissons, et gagner ainsi leur subsistance ?
Neboua éclata de rire.
— Les cultivateurs les réduiraient en esclavage et les laisseraient crever de faim !
— Et à Semneh ? suggéra l’inspecteur, sans se laisser démonter.
— Comme les autres forteresses, elle est située sur une terre stérile, expliqua Ahmosé. Ce qu’elle ne reçoit pas de Kemet, elle doit l’obtenir par le troc, auprès des marchands de passage.
— Et nous ne pouvons les prendre avec nous dans la caravane, souligna Bak.
Ayant grandement matière à réflexion. Amonked tourna le dos à ses conseillers pour faire les cent pas sur le chemin de ronde, la tête baissée, les mains derrière le dos. Bak frotta le bandage sur sa cuisse, ce qui ne soulagea guère la démangeaison de la plaie en train de cicatriser. Il savait bien ce qu’il aurait fait, mais la décision ne lui appartenait pas. Neboua et Ahmosé aussi restèrent muets – une véritable épreuve, à en juger d’après leur expression.
Amonked rejoignit bientôt les trois officiers.
— J’en connais certains, à la maison royale, qui ordonneraient de les passer au fil de l’épée. Ils argueraient que nous avons livré bataille et remporté une victoire équitable. Nous avons gagné le droit de leur couper les mains et de les compter.
Ni son visage ni sa voix ne trahissaient ce qu’il pensait de cette idée. Bak avait entendu des vétérans grisonnants évoquer les centaines et les centaines de mains exposées à la vue de grands généraux, dans l’attente d’une récompense : l’or de la vaillance, une part sur le butin ou des captifs réduits à la servitude. C’était concevable lors d’un conflit majeur où des rois s’affrontaient sur le champ de bataille, mais, en l’occurrence ?…
— Nous ne sommes pas en guerre, fit-il valoir. Ce n’était qu’une rébellion locale, menée par un pillard. Couper des mains serait disproportionné, de même que l’exécution de tous ces hommes.
« Qu’ai-je donc dit à Paouah, quand nous attendions l’ennemi ? « Il ne s’agit pas d’une simple escarmouche. Des hommes vont mourir. » Et beaucoup sont morts. Des deux côtés. »
Qu’était-ce qui apparut alors dans le regard d’Amonked, sinon du soulagement ?
— Pouvons-nous les libérer ?
Bak réprima un sourire.
— À part les tuer, inspecteur, ce qui obligerait leurs femmes et leurs enfants à errer dans le désert, seuls et craintifs, puis à mourir de faim, je ne sais pas ce que nous pourrions en faire d’autre.
— Laisse-les partir, dit Neboua avec sa franchise habituelle. Je ne vois pas la nécessité d’exterminer des familles entières à seule fin de me vanter d’une petite victoire.
Ahmosé se hâta d’appuyer cette suggestion :
— J’ai suffisamment de vivres pour qu’ils puissent se nourrir en chemin, et assez d’hommes pour les escorter jusqu’au désert.
— Qu’il en soit ainsi.
Amonked, qui ne semblait pas avoir conscience de leur soulagement, se pencha entre deux créneaux et fixa une douzaine d’hommes assis à l’ombre, un peu à l’écart. Le chef vaincu de la coalition avec les survivants de sa tribu.
— Et Hor-pen-Dechret ?
— En voilà un dont je couperais volontiers la main, grogna Neboua, regardant sombrement son ennemi de toujours.
— Impossible de le libérer, déclara Ahmosé. Il s’est enfui une fois, et voyez à quoi cela nous a menés. Aussi sûrement que Rê se lèvera demain, je sais qu’il reviendrait.
— Je propose que tu l’emmènes à Kemet, suggéra Bak. Sa présence dans la maison royale devrait apaiser notre souveraine, bien que nous n’ayons ni asservi ni abattu les autres.
On disait que Maakarê Hatchepsout aimait voir des hommes puissants à genoux devant elle, face contre terre. Un ragot qu’il jugea peu opportun de répéter à son cousin.
Les yeux d’Amonked pétillèrent de malice, comme s’il lisait dans ses pensées.
— Laissez-le seul une heure, sans amis ni alliés pour le soutenir, puis conduisez-le devant moi dans le bureau du commandant Ahmosé.
— Hor-pen-Dechret. L’Horus du désert.
Raide et compassé, Amonked était assis sur le fauteuil à dossier bas d’Ahmosé, rendu aussi confortable que possible grâce à d’épais coussins fournis par l’épouse du lieutenant. Faute d’accoudoirs, il posait une main sur sa cuisse replète, l’autre tenait son bâton de commandement.
— Ne trouves-tu pas ce surnom un peu prétentieux ?
Le prisonnier rejeta la tête en arrière d’un air hautain.
— Pour toi, peut-être. Toi qui ne comprends rien au désert et à ceux qui prospèrent dans son immensité.
Loin de tomber à genoux, le nomade se tenait droit, fier et insoumis. Il traitait le cousin d’Hatchepsout d’égal à égal. On lui avait permis de se baigner et de passer des vêtements propres. Dans un instant de bonne humeur ou par dérision, l’un de ses deux gardes, qui restaient à quelques pas derrière, lui avait donné une plume brune pour remplacer la rouge qu’il avait perdue. Son bras cassé, maintenu dans l’écorce d’un arbre, était bandé tout contre sa poitrine. La fracture était nette, d’après le médecin de la garnison. Une fois qu’elle serait réduite, le bras recouvrerait sa vigueur.
Hor-pen-Dechret tourna les yeux vers Neboua, Ahmosé et Bak, debout à la droite d’Amonked. Avec un sourire impudent, il adressa un signe de tête au lieutenant, saluant son vainqueur et, en même temps, minimisant son exploit.
— Je vais libérer tous ceux que tu as attirés par de vaines promesses de richesse et de gloire, reprit Amonked, aussi altier qu’un prince de sang destiné à monter sur le trône. Sans toi, je doute qu’ils forment une autre coalition.
— Rends-moi ma liberté et je veillerai à ce qu’ils y renoncent.
Amonked haussa un sourcil ironique.
— Implores-tu la clémence, Hor-pen-Dechret ?
— Jamais ! répliqua le nomade en relevant le menton. Je me propose de servir d’intermédiaire entre mon peuple et le tien.
— Tel un ambassadeur ? dit Amonked, égayé par cette idée. Ne comprends-tu toujours pas que tu es notre prisonnier ?
— Je suis un faucon du désert. La captivité me serait intolérable.
Amonked fit disparaître toute trace d’amusement de ses traits et fixa le fier nomade debout devant lui. Quand le sourire effronté d’Hor-pen-Dechret commença à se crisper, il déclara enfin :
— Je compte t’emmener à Ouaset, où tu comparaîtras devant Maakarê Hatchepsout. Si elle juge bon de t’épargner… Ma foi, elle se montre parfois imprévisible et je ne saurais présumer de sa décision. Toutefois, je puis t’assurer au moins ceci : pour peu qu’elle soit impressionnée par ton apparence et ton attitude viriles, non seulement elle t’accordera la vie, mais tu seras un hôte choyé au sein du palais.
L’espoir renaquit sur les traits d’Hor-pen-Dechret.
— Divertie par ton arrogance démesurée, il se peut même qu’elle t’emmène avec elle chaque jour dans la salle du trône, à l’instar de son chien favori.
Les deux gardes ricanèrent. Hor-pen-Dechret laissa éclater sa fureur. Avec un grondement de rage, il bondit vers Amonked. Avant même que les gardes aient pu intervenir, Bak le repoussa, Neboua empoigna son bras valide, le lui tordit derrière le dos et le contraignit à s’agenouiller.
— Je ne permettrai pas qu’on me ridiculise ! hurla le chef nomade. Prenez ma vie ! Pendez-moi à la proue de votre plus grande nef de guerre ! Traitez-moi en guerrier que je suis !
— Il faut offrir à notre reine un trophée à exhiber, en souvenir de la bataille que nous avons livrée, dit Neboua.
Amonked se pencha en avant afin de bien se faire comprendre.
— Veux-tu que, dans son courroux, parce que j’aurais eu la présomption de vous libérer, les rebelles et toi, elle envoie ses armées dans le désert afin de faire périr les hommes, d’emmener les femmes et les enfants en captivité, et de conduire les troupeaux à Kemet où ils seront sacrifiés à nos dieux ?
— Vous avez ce misérable Minkheper, qui a assassiné le prince Baket-Amon. Que lui faut-il de plus ?
Sous son attitude bravache s’insinuait une morne résignation.
— Minkheper sera escorté à Ma’am, où il comparaîtra devant le vice-roi. La veuve du prince assistera à son châtiment. Après quoi elle jurera allégeance à notre souveraine.
— Ainsi, je reste seul.
— Tu vas devoir payer pour tes forfaits, Hor-pen-Dechret.
— Plutôt mourir que d’être le petit chien de votre reine, ou de n’importe quelle femme !
— Si tu ne te soumets pas, tu subiras le supplice du pal. Une agonie lente et atroce.
Réduit au silence par l’autorité de ces paroles, le chef tribal scruta Amonked. Il ne lut sur ses traits aucune chance de pardon, aucune faiblesse. Alors, accablé, il détourna les yeux. Bak ressentit de la pitié pour le guerrier intrépide désormais vaincu, mais on ne pouvait lui permettre de se relever, de nuire à la paix et à la tranquillité du pays de Ouaouat pendant de longues années à venir.
— Nous resterons un jour encore avant de continuer vers Semneh, annonça Amonked, s’arrêtant à mi-chemin sur le long sentier, escarpé et rocailleux, qui reliait la porte principale au fleuve. La simple idée de reprendre déjà la piste du désert m’est odieuse.
Bak et Neboua, qui descendaient derrière, s’arrêtèrent près de lui, et tous trois contemplèrent la rive occidentale par-delà la passe étroite. Des hommes et des femmes travaillaient dans les champs, sauvant ce qu’ils pouvaient des cultures piétinées durant les combats. Le bétail broutait les herbes folles le long des canaux d’irrigation et sur les hauteurs. Une scène paisible et bucolique, qui faisait oublier que la violence avait régné là, moins de vingt-quatre heures auparavant.
— Si tu veux terminer ta mission, il te faudra reprendre la route tôt ou tard, remarqua Neboua.
— Je crains que ce ne soit plus tôt que tard, soupira Amonked. J’ai dit à Nefret de rester ici, avec sa servante et mon chien. Je ne vois aucune raison de les entraîner plus avant dans cette expédition. Je laisserai aussi la plupart des meubles et des objets que nous avons apportés. Privée de l’abri du pavillon et de confort. Nefret souffrirait terriblement. Elle se sentirait très vulnérable et, la nuit, elle tremblerait au moindre petit bruit.
— Sage décision, inspecteur. Elle semble d’ailleurs bien s’entendre avec l’épouse d’Ahmosé.
Ils se remirent à descendre vers le fleuve, où les attendait l’esquif prêté par Ahmosé pour la durée de leur séjour. Amonked dépassa la barque pour se camper au bord de l’eau. L’odeur du trèfle fraîchement coupé flottait au-dessus de l’onde tel un parfum des dieux. L’inspecteur semblait pensif, et ses deux compagnons respectèrent son silence.
Enfin, il se tourna vers les officiers.
— J’ai adressé un rapport complet au commandant Thouti, comme vous le savez, et un autre au vizir. Vous avez vu vous-mêmes le messager partir. Je ne vois pas de raison immédiate pour votre retour à Bouhen. À moins que vous ne le désiriez, ajouta-t-il avec circonspection, en leur lançant un regard pénétrant.
Bak ne dissimula pas sa surprise :
— Nous suggères-tu de rester avec la caravane ?
— Je me suis entretenu avec le lieutenant Horhotep, et il a convenu que le groupe d’inspection aurait grand besoin de votre expérience et de votre bon sens.
— Horhotep en a convenu ? répéta Neboua, stupéfait.
Les lèvres d’Amonked frémirent, trahissant l’ébauche d’un sourire.
— Je pourrais vous ordonner de nous accompagner, mais il me déplaît d’aller contre votre volonté.
— Et le capitaine Minkheper ? objecta Bak. Nous sommes censés l’escorter jusqu’à Bouhen.
— Il peut rester ici, sous bonne garde.
— Nous pourrions l’emmener avec nous. Sa tâche est incomplète. Il lui reste à voir le fleuve entre Askout et Semneh.
Un appel lointain attira un instant le regard d’Amonked vers un groupe d’oies sauvages qui volaient vers le nord, haut dans le ciel.
— Comme moi, il est convaincu que les rapides au sud d’Iken sont trop longs et trop puissants pour que l’on envisage de percer un canal. Il prépare un rapport en ce sens. Notre souveraine devra s’en satisfaire.
Bak avait maintes fois entendu dire que Maakarê Hatchepsout n’agissait qu’à sa guise, même si sa décision n’était ni la meilleure ni la plus avisée. Lui-même avait essuyé sa colère. Il ne pouvait s’empêcher d’admirer Amonked, qui ne semblait nullement inquiet à l’idée de la contrarier.
Ses pensées revinrent à la proposition de l’inspecteur. En ce qui le concernait, le voyage en amont ne soulevait aucune difficulté. Imsiba assurait le commandement des Medjai, à Bouhen ; ceux-ci étaient donc en de bonnes mains. Ce serait l’occasion de visiter certaines garnisons pour la première fois, et ce répit supplémentaire ne serait pas de trop pour qu’il se prépare à paraître devant le vice-roi avec Minkheper. Neboua, en revanche, assumait d’importantes responsabilités. Étant l’officier en second de la forteresse, il lui incombait de veiller à toute son organisation. C’était en outre un mari et un père dévoué.
Son ami avait sans doute lu dans ses pensées, car ses yeux pétillaient de malice lorsqu’il répondit avec une feinte sévérité :
— Je n’ai pas inspecté les forteresses du Sud depuis plus de deux ans. Il est grand temps de remédier à cette lacune.
— Ainsi, expliqua Bak, tu resteras à Askout en notre absence. Nous ferons halte ici en regagnant le Nord afin de vous reprendre, toi. Hor-pen-Dechret et Nefret.
Minkheper esquissa un sourire en coin et répondit avec un enjouement forcé :
— Moi qui espérais découvrir le Ventre de Pierres tout entier ! Fallait-il vraiment que tu me captures avant Semneh ?
Bak s’était installé sur un tabouret à côté du lit rudimentaire sur lequel le capitaine était assis. La pièce, claire et aérée grâce à deux petites fenêtres hautes, était située au premier étage de la résidence du commandant. De belle taille, elle donnait sur une cour centrale et avait pour fonction d’accueillir les hôtes de marque ; néanmoins, la forteresse en recevant rarement, elle servait de réserve à l’épouse d’Ahmosé. Par égard pour le rang de Minkheper, elle avait fourni un lit et, sur sa demande, avait repoussé contre le mur les coffres de jonc tressé, les hautes jarres de vin, les cuves de bière, et les paniers remplis de denrées non périssables. L’odeur des épices, mêlée à celles des oignons, du vin et des céréales, chatouillait le nez de Bak.
Il observait le prisonnier, incapable de le comprendre et en ressentant une tristesse accrue.
— J’aurais voulu que tu n’aies jamais offensé Maât, Minkheper. Je vois en toi un homme bon et courageux, qui a tué un autre homme de valeur afin d’apaiser un dieu qui m’est inconnu, de suivre une coutume qui m’est étrangère. Si je le pouvais, je te rendrais ta liberté et je t’exilerais dans une contrée lointaine. Mais, comme toi, je dois obéir à la volonté de mes dieux. Maât. Amon. Toutes les divinités de Kemet, grandes et petites.
Minkheper passa ses doigts dans ses cheveux dorés et se força de nouveau à sourire.
— Crois-moi, si je pouvais revivre cette matinée fatale à Bouhen, et si j’apercevais Baket-Amon, immobile dans la rue, je fermerais les yeux, je tournerais le dos et je m’en irais.
— Je te crois trop droit et intègre pour ignorer l’exigence de tes dieux.
— Ne me place pas sur un piédestal, lieutenant ! Je suis un homme, rien de plus.
Les pensées de Bak se bousculaient dans son esprit.
Comment formuler au mieux la question, quand il n’était pas sûr de vouloir entendre la réponse ?
— Avant sa mort, j’ai supplié Baket-Amon d’aller trouver Amonked, pour le convaincre qu’il était nécessaire de laisser notre armée à Ouaouat. Il a refusé et m’a dit que son passé était revenu le narguer. Je suppose que c’est à toi qu’il pensait.
— Sans l’ombre d’un doute. Il m’avait vu au port, alors que je m’assurais une dernière fois que nos navires seraient solidement amarrés pendant que nous remonterions le neuve.
— Tu commandais la flotte, mais tu appartenais également au groupe d’inspection. Avait-il deviné que tu résidais dans la demeure où les autres membres étaient logés ?
— Il ne paraissait pas surpris de m’y trouver.
Le capitaine ne put s’empêcher de remarquer l’expression troublée de Bak et en devina aussitôt la raison.
— Était-il venu plaider votre cause auprès d’Amonked ? Je ne puis l’affirmer avec certitude. Je sais seulement que j’ai entendu un grand tapage dans la rue et que je suis allé à la porte pour découvrir ce qui se passait. Alors que les jeunes gens de Bouhen harcelaient nos marins, je l’ai vu, au coin de la rue, en train de regarder vers notre maison. S’en serait-il approché si je n’étais apparu ? Je l’ignore.
— Cent fois je me suis demandé si j’avais provoqué sa mort. Maintenant, je suppose que je ne le saurai jamais.
— Disons les choses ainsi : au lieu de s’éloigner dès qu’il m’a aperçu, comme l’aurait fait un homme fuyant une menace, il s’est approché.
— Parce qu’il était convaincu que tu le suivrais et qu’il a préféré t’affronter sur-le-champ.
— Alors que nous nous préparions à appareiller pour Kor ? Non, j’avais bien trop à faire.
Cela, Bak pouvait le concevoir. Déterminé à atteindre le grade d’amiral, Minkheper aurait mis de côté sa rancœur personnelle.
— Il s’est approché de lui-même, soit. Mais est-il entré de son plein gré ?
— Il m’a demandé où nous pourrions être tranquilles.
Minkheper se leva, alla près de la porte, regarda la cour ensoleillée où une jeune et jolie servante balayait en chantonnant un air joyeux. Puis il se retourna vers Bak. Ses traits étaient difficiles à distinguer, à contre-jour.
— Je lui ai proposé de venir dans la pièce où tu as découvert son corps.
— Il a marché au-devant de la mort ?
— Il est entré, a regardé autour de lui et a hoché la tête pour marquer son assentiment. Ensuite, il est resté là. À attendre. Je lui ai demandé s’il était venu dans l’intention de mourir, poursuivit Minkheper d’une voix tremblante. Il a répondu qu’il ne supportait plus de demeurer dans l’incertitude, de se demander à chaque instant si ce jour serait le dernier. Il m’a dit que la mort de la fillette, chez Thoutnofer, puis le meurtre de mon frère, et même l’effort de savourer intensément tous les plaisirs lui avaient ôté le goût de vivre. Le cœur n’y était plus.
Le capitaine s’interrompit, respira un grand coup, douloureusement.
— Il avait profité pleinement de la vie, m’a-t-il dit. Il avait engendré un héritier dont il était fier, et apporté à son peuple la paix et la prospérité. Qu’est-ce qu’un homme pouvait laisser de plus derrière lui ?
— Le prince avait décidé d’en finir et a choisi ta main pour le frapper, comprit Bak, atterré.
Minkheper s’écarta de la porte, un sourire ironique aux lèvres.
— Je suis parvenu à la même conclusion, mais trop tard.
Bak regarda fixement celui qui se tenait devant lui : un homme bon, honnête et sincère. Si on lui permettait d’atteindre le haut rang d’amiral, il servirait Kemet avec honneur et compétence. Jamais encore il n’avait arrête un meurtrier avec tant de regret. Pourtant, il ne pouvait le libérer. La justice devait être faite, l’ordre restauré.
Bak regagna la résidence du commandant afin de préparer ses conclusions sur l’enquête, ainsi qu’un rapport sur la défense de la caravane sous les ordres de Neboua. Ce second document – un service rendu au capitaine, dont les vaillants efforts pour apprendre à lire et à écrire avaient porté peu de fruits – était le plus long des deux et requit plus de temps. Bien des hommes méritaient des éloges, et leurs exploits devaient être cités dans l’espoir qu’ils obtiendraient une récompense appropriée.
Nul ne vint troubler sa quiétude tandis que, assis sur le toit de la résidence, abrité de la morsure du soleil par un auvent et rafraîchi par la brise, il sirotait une bière locale à l’odeur aussi âpre que son goût. Ahmosé lui avait assuré qu’il apprendrait à l’aimer. Bak se félicitait de ne pas rester assez longtemps à Askout pour y prendre goût.
Le soleil disparaissait sous l’horizon quand il traça le dernier hiéroglyphe sur le papyrus. Peu après, pendant qu’il nettoyait son calame et sa palette de scribe, il entendit Neboua traverser la cour triangulaire entre la maison et la porte principale. Il roula rapidement le rapport, le maintint par un lien et, l’ayant cacheté, y apposa son sceau, emblème de sa fonction. Puis il dévala les marches pour retrouver son ami et Amonked dans la cour du premier étage.
— Ah ! Te voilà, lieutenant.
L’inspecteur, l’air sérieux et déterminé, jeta un coup d’œil dans la salle d’audience privée, plus petite que celle du commandant Thouti – et beaucoup plus nette.
— Où est le lieutenant Ahmosé ? Il faut que je vous parle, à tous les trois.
Étonné par son attitude et son ton péremptoire, Bak interrogea Neboua des yeux. Ce dernier secoua la tête pour indiquer qu’il n’en savait pas plus long que lui.
Ahmosé entra par une porte du fond, se frottant les mains de satisfaction.
— Vous êtes là ! Parfait. Mon épouse a préparé un festin de roi, mais nous avons le temps de déguster une coupe de vin avant qu’il ne soit prêt.
Sans un mot, Amonked pénétra dans la salle d’audience et prit place sur le fauteuil, que l’on avait monté dans les appartements privés pour son confort. Ahmosé lança aux deux officiers de Bouhen un regard ébahi, n’obtint en retour qu’un haussement d’épaules de Neboua, et entra le premier. Quand tous trois furent assis sur des tabourets et qu’une servante eut rempli leurs coupes d’un vin rouge foncé au parfum d’épices, l’inspecteur prit la parole :
— Vous êtes, à juste titre, surpris par mon attitude. Nous sommes ici pour célébrer notre victoire, néanmoins je dois vous exposer une décision grave et lourde de conséquences.
Bak posa la coupe à ses pieds, ayant perdu provisoirement toute envie de la savourer.
— Inspecteur, s’est-il passé un événement qui rend notre victoire dérisoire, par comparaison ?
— Non. Nous la fêterons dignement, mais cette discussion doit avoir lieu avant.
Il but une gorgée, répugnant à s’exprimer comme s’il savait que ce qu’il allait dire leur déplairait.
— J’ai mûrement réfléchi au sort d’Hor-pen-Dechret, qui ne songe qu’à son intérêt personnel au mépris de tous ceux qui voient en lui leur chef.
— Son sort ? N’as-tu pas déjà décidé de l’emmener à Ouaset ? interrogea Neboua.
— Je crains que nous ne devions permettre à ce misérable de s’échapper.
De stupeur, Bak resta pantois.
— Quoi ! rugit Neboua.
— Tu ne peux décider cela, inspecteur, protesta Ahmosé, visiblement atterré.
— Je le peux et je le veux.
— Mais, persista Ahmosé, il reviendra comme cette fois-ci. Il rendra la vie dure à la population et nous devrons à nouveau l’affronter sur le champ de bataille.
— Il sait qu’aucune armée de nomades, si grande soit-elle, ne parviendra à vaincre la puissance de Kemet. Et il sait que le pal sera son châtiment lorsqu’il sera pris.
— Il n’aura plus rien à craindre si nos troupes quittent cette région, souligna Bak.
Amonked acquiesça avec un petit sourire énigmatique.
— Me présenterai-je devant Maakarê Hatchepsout pour lui parler de la victoire écrasante que nous avons remportée, des pertes nombreuses infligées à l’ennemi, et de leur chef captif ? Ou évoquerai-je d’âpres combats, des nomades errants, avides des trésors convoyés vers Kemet, et un chef puissant, libre de frapper encore ?
Bak commençait à comprendre. Neboua et Ahmosé gardaient les yeux rivés sur l’inspecteur comme s’ils doutaient de bien entendre. Amonked croisa les doigts sur son ventre et observa les trois hommes l’un après l’autre.
— Je ne puis, en toute bonne conscience, recommander à notre reine de maintenir l’armée dans le Ventre de Pierres si la principale menace envers la paix et la sécurité a disparu.
— La population sera furieuse, remarqua Bak.
— Que préfère-t-elle ? Un Hor-pen-Dechret relégué aux confins du désert, parmi des hommes qui ne croient plus à ses vaines promesses ? Ou la possibilité bien réelle que l’armée soit arrachée à cette terre ?
Désormais, Amonked avait conquis l’amitié et l’estime de Bak, qui le jugeait beaucoup plus fort que Noferi ne le pensait. Mais montrerait-il la même détermination à Ouaset, face à la femme toute-puissante qui occupait le trône ? Bak vit, à l’indécision de Neboua et d’Ahmosé, qu’ils éprouvaient les mêmes réserves. Il observa à nouveau Amonked, ce petit homme rondelet aux cheveux clairsemés, qu’il avait vu combattre aux côtés de Neboua durant la bataille, et décida de lui faire confiance :
— Hor-pen-Dechret ne pourra s’échapper avant que la caravane ne soit bien engagée sur la route de Semneh. En outre, pour qu’il reste libre, cela doit se produire alors que la forteresse d’Askout compte des effectifs réduits.
— La moitié de mes troupes est déjà partie vers le désert avec les nomades, dit Ahmosé, soulagé que la décision ait été prise par un autre.
Neboua, moins facile à convaincre, gardait le silence.
— Vous définirez les détails plus tard, dit Amonked. Mais rappelez-vous : toutes vos réactions devront sembler naturelles, afin que le blâme ne rejaillisse sur nul d’entre nous.
« Ainsi, il s’inclut parmi ceux qui risquent d’être blâmés ! » remarqua Bak.
— Je ne vois aucune raison de rapporter cette conversation au commandant Thouti ou à quiconque, poursuivit Amonked. Même Hor-pen-Dechret doit attribuer son évasion à la volonté des dieux.
— Oui, inspecteur, répondirent en chœur les trois officiers.
Bak songea au chef tribal et à Minkheper, comparant le sort qui leur était échu. Hor-pen-Dechret, dont les crimes excédaient de loin celui du capitaine, serait libéré, tandis que ce dernier mourrait. Une justice inique.
— Inspecteur, le capitaine Minkheper a enseigné aux âniers et aux gardes à se servir de leurs armes. Il a fait preuve de vaillance tout au long de la bataille. Sans lui, j’aurais péri sous les coups d’un ennemi. Subira-t-il la peine de mort, alors qu’Hor-pen-Dechret s’en sortira indemne ?
Amonked le regarda avec curiosité.
— Que proposes-tu, lieutenant ? L’épouse de Baket-Amon réclamera justice.
Bak s’exprima avec circonspection, pesant les mots à mesure qu’il élaborait ses arguments, afin que ceux-ci soient cohérents lorsque Amonked les soumettrait à Hatchepsout.
— En insistant pour que Minkheper meure, la veuve du prince outrepasse la volonté de notre reine et force le pays de Kemet à plier devant elle. Maakarê Hatchepsout est une femme fière. Est-ce là un précédent qu’elle souhaite établir ?
— Continue, dit Amonked, hochant la tête.
Était-ce le signe qu’il l’approuvait, ou simplement qu’il suivait son raisonnement ? Bak ne put le deviner.
— Bien que le capitaine ait obéi aux dieux de ses ancêtres, c’est un véritable habitant de Kemet. Il a passé à Ouaset et à Mennoufer l’essentiel de sa vie et il aime notre pays plus qu’aucun autre. Se voir banni pour toujours de la terre qu’il considère comme son foyer, savoir qu’à sa mort il sera enseveli au loin reviendrait à lui briser le cœur, au plus profond de son âme.
Amonked demeura immobile, le visage de marbre, les yeux fixés sur Bak. Enfin, il déclara :
— Je conférerai avec le vice-roi Inebni et avec l’épouse de Baket-Amon. Puis je conduirai le capitaine Minkheper à Ouaset, où il paraîtra devant notre souveraine, et je recommanderai le bannissement.
Bak adressa une prière silencieuse à Amon afin qu’Amonked se montre assez ferme, et que la justice puisse triompher.